Projet Mémoire

Le républicanisme à la québécoise

Plus que jamais, nos devoirs politiques envers les Québécois d'aujourd'hui et de demain nous commandent impérieusement de terminer le travail d'émancipation collective entrepris par les générations passées et que nous des générations vivantes sommes à portée d'achever en choisissant d'un côté, dans l'indépendance, le plus haut degré de liberté politique atteignable, et de l'autre, dans la république, la forme de gouvernement la plus appropriée à un peuple qui ne veut d'autre maître que lui-même. On a bien souvent plaidé pour le premier, l'indépendance, mais rarement pour le deuxième, la république, qui en partie pour cette raison fait l'objet principal de ce texte.

De mon point de vue, dans le choix de la république, il s'agit essentiellement pour le peuple québécois d'atteindre enfin la maturité politique.

Atteindre la maturité politique

Dans les discussions sur l'identité québécoise, on évoque quelques fois l'existence d'un vide spirituel qui serait le résultat de la transformation rapide de la société québécoise durant la Révolution tranquille. La majorité catholique du Québec, dit-on, délaissait d'un coup la messe et le sermon du dimanche, les prières, les associations catholiques de toutes sortes, etc., et, par des politiques majeures, ouvrait le cœur de sa société d'un côté aux non-catholiques en laïcisait ses principales institutions nationales[1], de l'autre aux non-francophones en faisant du français la langue officielle de tous les Québécois.

Révolution à finir pour les uns, simple rattrapage tardif pour les autres, cet élargissement du cercle national, souhaité et peut-être souhaitable depuis très longtemps[2], s'est néanmoins fait dans un désordre précipité au terme duquel il a bien fallu admettre avoir perdu quelques bagages en chemin...

Admettons que la perte de ces bagages a eu du bon et du mauvais : du bon parce que certaines choses oubliées ont permis d'en inventer ou d'en réinventer de nouvelles, mais du mauvais car les choses sont parfois trop précieuses pour être simplement remplacées par du neuf.

Mais ne soyons pas trop sévère avec nous-mêmes : notre révolution tranquille n'étant certainement pas terminée, il faut convenir que nous ne sommes pas encore arrivés à destination et qu'il nous reste encore à bâtir pour atteindre la maturité politique.

Si nous sommes à bâtir, ici, sur le territoire québécois, une communauté nationale à laquelle peuvent se joindre tous ceux et celles qui parmi les membres de notre espèce veulent en faire partie, c'est surtout parce que nous avons redécouvert, au cours de cette révolution inachevée, que nous avions les assises d'un État. Un État incomplet, un presqu'État donc, que nous nous efforçons de rendre plus fort, plus complet, mais en ne réfléchissant pas trop souvent à ce qu'il signifie, dans la forme qu'il a aujourd'hui ou même dans la forme complète qu'il aura demain. Et pourtant, s'interroger sur les raisons profondes de donner à notre communauté politique en évolution, une forme constitutionnelle plutôt qu'une autre, c'est s'interroger sur le rôle et la signification de l'État, sur ce qui forge notre âme collective par delà les lois de la nature. Ce sont encore là, aux dernières nouvelles, certaines des principales questions de la philosophie politique.

Un État neutre, oui, mais sans âme?

Soit, la nation québécoise ne peut plus, au risque de se contredire dans ses fondements, mettre son demi-État au service d'une croyance ou d'une incroyance particulière. Mais faut-il alors que les institutions nationales soient sans aucune «spiritualité»? Le fait d'appartenir à cette grande collectivité qu'est la nation québécoise, le fait que nous existions comme peuple au sein de l'humanité, n'est-il plus digne que d'une célébration annuelle le 24 juin?

Il doit bien y avoir un juste milieu entre d'un côté une identité ethnoreligieuse qui accapare l'esprit de ses fidèles tous les jours et de l'autre une identité nationale laïque fortement diluée au quotidien d'une société de consommation et de divertissement mondialisé, identité nationale par ailleurs combattue sournoisement par les promoteurs du nationalisme canadian sur notre territoire.

Si l'on ose regarder du côté de la plupart des peuples qui jouissent du privilège de n'obéir qu'aux lois qu'ils se sont données eux-mêmes, directement ou à travers leurs légitimes représentants, il est possible d’apercevoir ce qui fait peut-être défaut chez nous, dans notre demi-État laïque :

Bref, ce qui fait défaut, c'est tout un ensemble de coutumes et de symboles qui opèrent, dans de nombreux pays libres, une certaine «mystique» républicaine. C'est entre autres un rappel constant de la souveraineté du peuple, des moments politiques où cette souveraineté s'exerce solennellement, des moments officiels de l'État où sont commémorés les idéaux qui nous unissent dans une même communauté politique et la mémoire des succès remportés par le peuple dans la défense du bien commun.

C'est peut-être aussi une façon de remettre un saine dose de spirituel dans notre vie politique dominée par les considérations matérielles.

Le républicanisme à la québécoise?

Le peuple québécois est-il prêt à penser le républicanisme à la québécoise?

J'ignore s'il faut répondre oui ou non à cette question. Mais quoi qu'il en soit de l'état d'esprit actuel du peuple sur cette question, il n'est pas interdit d'y réfléchir et de partager avec tous ceux et celles qui pourront s'y intéresser, une réflexion sur le républicanisme qui accompagnera, à n'en pas douter, l'accession du Québec à son indépendance.

En mon nom personnel, je me permet de proposer quelques avenues.

Les valeurs ou principes que je souhaite voir rattachées à notre identité politique sont celles d'un républicanisme à la québécoise, qui est encore à construire, mais dont les bases sont déjà pour l'essentiel bien en place.

Je propose en premier lieu qu'il nous faut rattacher solidement à l'identité politique de la nation québécoise des valeurs et des principes qui feront largement consensus en inspirant au peuple, devenu peuple républicain (c'est-à-dire peuple adulte), un sentiment d'élévation de l'âme humaine, en l'appelant, ce peuple, à marcher d'un pas assuré et calculé vers la matérialisation de son propre idéal politique.

Deuxièmement, il faut que ces valeurs et principes ne supposent pas qu'il faille adhérer ou renoncer à une croyance religieuse particulière. Pour citer Louis-Joseph Papineau, c'est « la pleine et entière tolérance religieuse » qui est « le premier et le plus important des droits qui appartiennent aux hommes en société[3].».

Troisièmement, il faut également qu'ils ne supposent pas de croyance politique particulière, comme celle de croire bêtement que nous jouissons déjà et pour toujours de la meilleure forme de gouvernement. La forme de l'organisation politique d'une société humaine ne peut être que perfectible, comme le sont ses lois, comme l'est l'être humain lui-même. À mon avis, le constitutionnalisme à l'américaine, surtout si la révision de la constitution se fait de façon périodique et programmatique en vertu même de la constitution, est le meilleur moyen de mettre en pratique l'idée d'une évolution permanente de notre communauté.

Quatrièmement, il faut que ces valeurs soient universelles et intemporelles, mais tout de même qu'elles soient le reflet du regard particulier que les Québécois posent sur le monde, depuis leur coin de la Terre, depuis leur expérience particulière de l'existence au monde. Elles ne peuvent donc pas être complètement abstraites et détachées de l'histoire nationale des Québécois. Aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, être différent, tenir à sa différence, est en fait une chose que tous les humains ont en commun. Il ne sert ni la vérité ni la mémoire ni le progrès de faire table rase d'une histoire aussi édifiante que la nôtre. Suivre les tendances uniformisantes du grand commerce mondial, celles qui gomment nos principales particularités nationales, dont notre langue, n'a rien à voir avec le progrès ou l'amitié entre les peuples. L'universel ne saurait nier le particulier sans se détruire lui-même.

Le patriotisme républicain

Une mystique républicaine et nationale, une identité politique qui fait du peuple l'autorité souveraine, de la défense du bien commun un principe central, toutes ces choses ne manqueront pas de stimuler le patriotisme. Qu'est-ce que le patriotisme dans une république? Au sens noble du terme, c'est-à-dire au sens qui m'intéresse, le patriotisme est le dévouement aux autres personnes humaines qui vivent avec nous en société[4]. D'une certaine façon, le patriotisme n'est rien d'autre qu'une charité que l'on pourrait dire «politique». Un patriotisme républicain authentique et moderne est un patriotisme instruit à l'école de la dignité humaine, un patriotisme éclairé et magnanime qui se nourrira et se fortifiera de la fierté que nous inspireront toutes les conquêtes que nous ferons sur nous-mêmes et non sur les autres. Car si nous voulons qu'il contribue véritablement à faire ressortir le meilleur de nous-mêmes, qu'il soit au service de tous, comme le veut l'idée même de la république, notre patriotisme devra reconnaître et comprendre le patriotisme de nos voisins. Et tout cela relève de l'éducation civique que la Deuxième République québécoise dispensera à ses futurs citoyens.

Trop de patriotisme n'est-il pas dangereux? Sans doute y a-t-il à craindre autant du défaut que de l'excès de patriotisme. Fort heureusement, un peuple aussi pacifique que le peuple québécois est certainement très bien armé psychologiquement pour vaincre ces excès, ces débordements puériles, qui font que le patriotisme se pervertit et se transforme en ce chauvinisme altier et laid qui, pour ne donner qu'un exemple, a servi à justifier, chez nous, depuis 1760, le droit de conquête d'un peuple sur un autre.

Que la réflexion se poursuive...

Mathieu Gauthier-Pilote, décembre 2011 (révision: juin 2012)

Notes

[1]. Du moins, celles qui ne l'étaient pas déjà, car l'histoire du combat politique pour la laïcité québécoise remonte au 18e siècle.

[2]. «Il est incontestable qu'Asselin et surtout Fournier se sont inspirés de Papineau et des premiers Canadiens du régime anglais pour rédiger leur doctrine politique. En refusant aux non-catholiques le droit de se dire canadiens-français et de faire partie de notre Société nationale, Bourassa et son entourage n'ont pas été dans la tradition des vieux nationalistes, dont ils se réclament pourtant.», Ève Circé-Côté, Papineau, son influence sur la pensée canadienne, 1924.

[3]. Louis-Joseph Papineau, Discours de l'Hon. Louis-Joseph Papineau devant l'Institut canadien à l'occasion du 23e anniversaire de fondation de cette société, 17 décembre, 1867, 1868.

[4]. « [...] le patriotisme, cette vertu, ou plutôt cet assemblage de vertus plus fortes quelquefois que la nature, dans les grandes âmes, [...] », Épître aux Canadiens, dans Appel à la justice de l'État de Pierre du Calvet, 1784. / « [...] un amour inné de la justice et de l'humanité, c'est-à-dire du patriotisme qui n'est que ces deux vertus réduites à l'unité [...] », Copie de la lettre circulaire à tous les membres des deux chambres du parlement, dans Appel à la justice de l'État de Pierre du Calvet, 1784.

[ Accueil | FAQ | Contact ]